Ukraine : Aerorozvidka fait le point sur l’usage d’AeroScope de DJI

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Le magazine ukrainien Економічна правда (Economica Pravda) a interrogé Yaroslav Gonchar, l’un des fondateurs et dirigeants du groupe Aerorozvidka (« Reconnaissance aérienne »), engagé dans la lutte aérienne contre l’armée russe. Je vous en avais déjà parlé ici. Voici quelques extraits choisis de cet entretien très intéressant concernant AeroScope, l’outil proposé par DJI pour détecter les drones de la marque, et uniquement destiné aux pouvoirs publics. Pour mieux comprendre le sujet, vous pouvez lire (ou relire) cette présentation d’AeroScope que j’avais publiée lors de sa sortie, fin 2017 – elle est toujours d’actualité.

Qui utilise AeroScope ?

Yaroslav Gonchar est clair « Nous, comme les Russes, utilisons activement AeroScope. Mais ce n’est pas la peine d’en faire toute une histoire, parce qu’il existe des moyens techniques et organisationnels pour rendre impossible la détection de la position du pilote ». Comment ? Il faut « utiliser un logiciel qui flashe le drone pour qu’il transmette la position du pilote sous forme de zéros. Contactez-nous, nous vous fournirons ce firmware ». Plusieurs sociétés proposent des services de flashage de firmwares, comme par exemple le chypriote NoLimit Dronez (voir ici).

A quelle distance ?

Yaroslav Gonchar, d’Aerorozvidka. Crédit photo : Оборонно-промисловий кур’єр.

Yaroslav Gonchar indique dans l’entretien que l’Ukraine disposait des valises AeroScope, vraisemblablement avant le début du conflit de 2022. A quelle administration avaient-elles été livrées ? La réponse ne figure pas dans ses propos. « Lorsque l’opération de défense de Kiev a débuté, nous avions deux valises AeroScope, gracieusement fournies par DJI Ukraine. Cela nous a permis de surveiller ce qui se passait dans les airs ». Avec des limitations : « lorsque des dizaines de drones décollent en même temps, seule la version fixe d’AeroScope peut identifier les opérateurs. La version mobile [sous forme de valise] ne suffit pas : elle a une portée de trois à quatre kilomètres ».

Attention aux vidéos sensationnelles

La communication au sujet du conflit en Ukraine est alimentée par de nombreuses vidéos, notamment celles diffusées par Aerorozvidka. Une vidéo impressionnante (mais qui n’a pas été diffusée par Aerorozvidka ) a circulé sur les réseaux sociaux. On y voit un homme piloter un drone, probablement un Mavic de DJI, puis on entend un sifflement suivi d’une explosion. Elle laisse supposer qu’il s’agit d’un ukrainien visé par l’artillerie russe après que sa position ait été détectée avec AeroScope. Je ne vous l’avais pas partagée puisqu’elle est impossible à sourcer et à qualifier en l’absence d’informations vérifiables sur les conditions, y compris date et lieu. Elle est visible ici. A son sujet, Yaroslav Gonchar est circonspect : « Je doute que l’homme avec la radiocommande du Mavic soit la personne visée par l’artillerie ennemie. C’est une grosse exagération, mais techniquement c’est possible […] L’homme [de la vidéo] a essuyé des tirs et les a associés au fait que le terrifiant AeroScope le visait directement ».

Mise en route chaotique

Le responsable d’Aerorozvidka explique que « le problème des drones DJI et d’AeroScope est plus dans le volet organisationnel ». La mise en route de petits drones aurait été trop précipitée. « L’une de nos initiatives de bénévoles nous a permis de récupérer des centaines de drones de loisir à Kiev. Tous ceux qui se sont présentés en uniforme ont reçu un exemplaire, mais personne n’a pensé à associer le pilote à l’identifiant de l’appareil ». Il n’est plus possible de procéder à une identification efficace. « Quand on regarde l’écran du système de surveillance d’AeroScope et qu’on voit 400 drones dans les airs, on ne peut pas savoir où sont les nôtres et où sont ceux de nos ennemis. Par conséquent, le problème n’est pas AeroScope lui-même ».

La lettre de l’Ukraine à DJI…

Le vice-premier ministre d’Ukraine et ministre de la transformation digitale Mykhailo Fedorov avait twitté une longue lettre adressée à Frank Wang, fondateur et dirigeant de DJI, et le constructeur y avait répondu (voir ici). Pour expliquer l’existence de cette lettre diffusée publiquement sur Twitter, Yaroslav Gonchar évoque des pourparlers entre le gouvernement ukrainien et le gouvernement chinois pour demander à ce que DJI établisse une zone d’exclusion aérienne pour ses drones. Il semblerait que les discussions n’aient pas abouti, ce qui a mené le vice-premier ministre ukrainien à interpeller directement le dirigeant de DJI. Yaroslav Gonchar l’assure : « Cette histoire est née de certaines lacunes des mécanismes du gouvernement [ukrainien] ».

Tromper AeroScope ?

Jusqu’à présent, les informations diffusées par les drones de DJI et captées par AeroScope ne passionnaient pas grand-monde. Mais le conflit en Ukraine a braqué les projecteurs sur le sujet, qui n’a pas manqué d’intéresser les hackers. Une « preuve de concept » de spoofing d’AeroScope est déjà disponible sur Github, et opérationnelle. Elle permet de diffuser des signaux destinés à tromper AeroScope pour lui faire croire à un appareil en vol. A courte distance, mais la portée peut être augmentée avec des antennes. On imagine aisément les effets de faux raids de drones à répétition sur des unités de défense aérienne.

Hacker AeroScope ?

Existe-t-il des montages capables d’effectuer la même tâche de détection que les stations fixes et mobiles AeroScope, qui rappelons-le ne sont proposées par DJI qu’aux pouvoirs publics ? Pour le moment, je n’en ai pas connaissance. Mais sUAS News a indiqué qu’une solution s’apparentant à un « AeroScope open source » était en développement, basée sur un hardware à bas coût. 

Futur proche…

Outre la position, la vitesse et le cap du drone, un tel outil permet de connaitre le Home Point du drone. Autrement dit le point de retour automatique, qui correspond le plus souvent à la position du pilote. Soyons optimistes : profiter d’un clone d’AeroScope à prix très léger pourrait être utile dans le but de protéger un lieu sensible (militaire, gouvernemental, site industriel, prison, école, site touristique), un événement (concert, happening sportif, manifestation). Le revers de la médaille ? Les pilotes de drones de DJI seront exposés puisque leur position sera connue. Je vous laisse imaginer les scénarios malveillants auxquels les pilotes risquent d’être confrontés dans des usages loisirs, professionnels, industriels, d’urgence, ou… militaires, comme en Ukraine.

L’intégralité de l’article de Економічна правда, qui traite aussi des drones militaires longue-portée, est à lire ici.

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